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Au fond des océans se cachent les médicaments de demain

Provenant du fond des océans, la bactérie Alteromonas infernus a la particularité de produire une macromolécule de sucre originale et complexe. Cet exopolysaccharide pourrait à l’avenir soigner l’arthrose, réparer les fractures, régénérer la peau et peut-être même lutter contre le cancer... Explications avec Sylvia Colliec-Jouault, biochimiste au laboratoire Ecosystèmes Microbiens et Molécules Marines pour les Biotechnologies de l’Ifremer.

Si on vous demande avec quoi associez-vous « bactérie » il y a de fortes chances que vous répondiez « maladie » plutôt que « médicament ». Une réponse naturelle quand on sait que certains de ces microorganismes sont pathogènes et responsables du choléra, de la légionellose, de la peste ou encore de la tuberculose. Cependant de nombreuses bactéries peuvent avoir un effet positif sur notre santé. Ainsi, à l’avenir le petit protégé du docteur Sylvia Colliec-Jouault, biochimiste au laboratoire EM3B (Ecosystèmes Microbiens et Molécules Marines pour les Biotechnologies) de l’Ifremer, pourrait bien soigner l’arthrose, réparer les fractures, régénérer la peau et peut-être même lutter contre la maladie de notre siècle, le cancer. Alteromonas infernus est une bactérie originaire des milieux les plus hostiles de notre planète : les sources hydrothermales qui se trouvent au fond des océans. Découvert dans les années 1990 par les scientifiques de l’Ifremer, il a fallu presque 10 ans à A. infernus pour livrer son secret : la bactérie produit un exopolysaccharide (EPS) avec un fort potentiel thérapeutique. Aujourd’hui, des dérivés de cette molécule composée de sucres sont testés dans différents projets de recherche régionaux, nationaux et européens afin d’élaborer de nouveaux médicaments. « Par exemple, les projets BIOREGATE et IONIBIOGEL utilisent mes molécules pour évaluer leur potentiel à recréer de l’os et du cartilage. Dans Biocare marine, ils sont testés avec pour objectif de fabriquer des pansements qui pourraient régénérer la peau de grands brulés » illustre la biochimiste. Concrètement, ces molécules sont ici utilisées pour amplifier l’effet des facteurs de croissance. Cela signifie qu’ils vont « ordonner » à des cellules souches sans fonction spécifique à devenir des cellules spécialisées de l’os, du cartilage ou de la peau. Mais, les molécules de Sylvia Colliec-Jouault ne sont pas uniquement utilisées en médecine régénérative. Les chercheurs de GlycoOuest les expérimentent dans un tout autre domaine : la cancérologie. « Ils ont constaté que, chez les souris avec des tumeurs osseuses, les exopolysaccharides permettaient d’empêcher l’invasion tumorale, c’est-à-dire que les rongeurs n’avaient pas ou très peu de métastases, sans aucun effet secondaire ». Et la biochimiste l’assure : « On n’a pas encore découvert tout leur potentiel. Demain les exopolysaccharides pourraient également servir à la création d’antiviraux et d’antibiotiques. »

 

Des bactéries productrices d’exopolysaccharides © Ifremer

Des bactéries productrices d’exopolysaccharides. © Ifremer

 

 

Les polysaccharides sont des protecteurs, des gardiens

Ces molécules font partie d’une famille bien connue des scientifiques : les polysaccharides. « Ils existent chez tous les êtres vivants. Ce sont les briques élémentaires qui constituent l’enveloppe des cellules. » Vous en connaissez d’ailleurs sûrement quelques-uns : l’acide hyaluronique, utilisé en médecine esthétique pour combler les rides, et la cellulose sont des polysaccharides. Ce sont aussi des protecteurs, des gardiens : ils empêchent notamment les virus, ou tout autre intrus, de pénétrer dans notre corps par la peau. Car l’homme a aussi ses polysaccharides, on les appelle glycosaminoglycanes. Mais, les polysaccharides d’A. infernus sont… différents : « Ils sont incroyablement plus originaux et complexes que tout ce que l’on connaît, révèle Sylvia Colliec-Jouault. Aucun chimiste n’aurait pu les inventer et on ne sait pas les synthétiser en laboratoire. » Tous les polysaccharides sont des macromolécules. C’est-à-dire de grosses molécules qui ont la forme d’une chaîne et où chaque « maillon » est constitué d’un certain nombre d’unités plus petites, des oses. C’est là que se trouve l’intérêt : ces « maillons » se composent de neuf unités ! A titre de comparaison, ceux de nos glycosaminoglycanes n’ont… que deux unités. « Cette complexité fait de l’EPS produit par la bactérie marine une molécule protectrice performante. Cela la rend très intéressante, notamment pour la recherche contre le cancer. »

 

Structure en 9 molécules d’un « maillon » de l’EPS produit par la bactérie marine Alteromonas infernus. © Ifremer

Structure en 9 molécules d’un « maillon » de l’EPS produit par la bactérie marine Alteromonas infernus. © Ifremer

 

Après l’aspirine découverte dans l’écorce de saule, la morphine, un puissant analgésique, issue du pavot, ou encore l’insuline sécrétée par notre pancréas : la nature prouve une nouvelle fois avec Alteromonas infernus qu’elle est une gigantesque armoire à pharmacie. « Une molécule originale comme notre EPS donne l’espoir de nouvelles approches thérapeutiques pour soigner des maladies jusque-là inguérissables. » Et devinez la bonne nouvelle : « A l’Ifremer nous possédons une collection de 1 330 bactéries provenant de sources hydrothermales que nous sommes encore très loin d’avoir totalement étudiée » dévoile Sylvia Colliec-Jouault. C’est certain, l’avenir de notre médecine se trouve au fond des océans.

Kogito.fr

 

 

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